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IA et géopolitique tendue McKinsey voit un moteur clé du commerce mondial

IA et géopolitique tendue McKinsey voit un moteur clé du commerce mondial

Au milieu des tensions géopolitiques et des restrictions commerciales, un moteur inattendu soutient encore la dynamique des échanges mondiaux : l’intelligence artificielle. Selon McKinsey, les équipements matériels dédiés aux infrastructures d’IA auraient représenté près d’un tiers de la croissance du commerce mondial en 2025. Une bascule silencieuse, mais massive.

L’IA, nouveau moteur du commerce mondial

Alors que les flux mondiaux de biens restent sous pression depuis la pandémie, l’IA fait figure d’exception. D’après l’analyse de McKinsey, les expéditions de matériel pour l’infrastructure IA – serveurs, GPU, accélérateurs, équipements réseau et stockage spécialisé – ont porté à elles seules environ un tiers de la croissance des échanges de biens en 2025.

Autrement dit, dans un contexte de fragmentation commerciale – multiplication des droits de douane, sanctions technologiques, politiques de friendshoring – la demande d’équipements pour entraîner et déployer des modèles d’IA sert de filet de sécurité au commerce global.

Cette dynamique s’appuie sur plusieurs tendances convergentes :

- la course mondiale aux large language models (LLM) et aux modèles multimodaux ;

- la généralisation des cas d’usage IA dans les grandes entreprises (cloud, industrie, services financiers, santé, secteur public) ;

- la montée en puissance des infrastructures dites de hyperscale pour l’IA générative.

Résultat : le commerce international de semi-conducteurs avancés, de serveurs haute performance et de composants de datacenters explose, malgré un environnement géopolitique particulièrement défavorable.

Un boom matériel tiré par quelques maillons clés

Les semi-conducteurs, colonne vertébrale du nouveau cycle

L’essentiel de ce boom se concentre sur le matériel indispensable aux calculs massifs de l’IA :

- GPU et accélérateurs IA : au cœur de l’entraînement et de l’inférence des modèles. Les flux commerciaux impliquent des acteurs comme les États-Unis (conception), Taïwan et la Corée du Sud (fabrication), et une diffusion vers l’Europe, le Moyen-Orient et une partie de l’Asie.

- Mémoires haute performance (HBM, DDR5) : essentielles pour alimenter les GPU à grande vitesse. Là encore, une chaîne de valeur très concentrée, dominée par quelques fabricants asiatiques.

- Serveurs et baies de calcul spécialisées IA : assemblés souvent dans plusieurs pays, avec des composants venant d’écosystèmes dispersés.

Cette infrastructure forme le socle technique des systèmes d’IA générative, dont le coût d’entraînement peut atteindre des centaines de millions de dollars par modèle pour les plus grands acteurs. Ces montants se traduisent mécaniquement par des investissements massifs dans le matériel, et donc par des flux commerciaux structurants.

Des datacenters IA qui redessinent les chaînes de valeur

L’envolée de la demande en capacités IA entraîne un nouveau cycle d’investissement dans les datacenters :

- construction de centres de données spécialisés IA dans des hubs comme les États-Unis, l’Europe du Nord, Singapour, les Émirats arabes unis ;

- montée en puissance des opérateurs de cloud public, qui multiplient les commandes de GPU et d’infrastructures réseau haut débit ;

- extension des capacités de refroidissement, d’alimentation électrique et d’optimisation énergétique.

Chaque datacenter IA devient un nœud logistique mondial, concentrant des équipements venus de multiples continents. Dans certains pays, ces hub digitaux pèsent désormais lourd dans la balance commerciale, à la croisée de l’électronique, des télécoms et de l’énergie.

Tensions géopolitiques : contrainte ou catalyseur ?

Contrôles à l’export et découplage technologique

Ce boom se produit dans un contexte de tensions accrues :

- Restrictions américaines sur l’exportation de puces IA avancées vers la Chine, étendues progressivement depuis 2022 ;

- politiques de sécurisation des chaînes de valeur des semi-conducteurs en Europe et aux États-Unis, avec des plans d’investissement publics de plusieurs dizaines de milliards de dollars ;

- montée des logiques de bloc régional (friendshoring, nearshoring), visant à réduire la dépendance à certains pays clés.

En théorie, ces mesures devraient peser sur le commerce. En pratique, l’effet est plus ambivalent. Les restrictions créent :

- des flux de substitution (contournements via des pays tiers, repositionnement des chaînes d’assemblage) ;

- un accélérateur d’investissements dans des usines et capacités alternatives, qui génèrent elles aussi du commerce d’équipements, de machines de lithographie, de composants intermédiaires.

L’IA se trouve ainsi au cœur d’un bras de fer géotechnique où chaque camp cherche à sécuriser l’accès au calcul avancé, tout en maintenant une part de coopération économique, ne serait-ce que par nécessité.

De la dépendance aux interdépendances contrôlées

La montée en puissance de l’IA reconfigure les dépendances :

- Les pays qui maîtrisent la conception de puces, les logiciels de base (frameworks IA) et les grands modèles disposent d’un levier stratégique majeur.

- Ceux qui concentrent la fabrication avancée (fonderies, mémoire, packaging avancé) deviennent des partenaires incontournables, y compris pour les puissances qui cherchent à se décorréler.

La conséquence est une forme de reconfiguration plutôt qu’un repli pur et simple du commerce mondial. Les volumes se maintiennent, voire progressent dans certaines catégories, mais sur un périmètre plus sensible, plus concentré, plus politisé.

L’IA, amortisseur d’un commerce mondial sous pression

Un soutien à la croissance malgré un climat dégradé

Le constat de McKinsey – un tiers de la croissance du commerce mondial imputable aux infrastructures IA en 2025 – souligne à quel point ce segment devient structurant.

Dans un contexte où la croissance annuelle des échanges de biens reste modeste après les chocs de 2020-2022, un seul segment technologique :

- compense en partie la faible dynamique d’autres secteurs industriels ;

- soutient l’activité d’écosystèmes clés (électronique, équipements industriels, logistique spécialisée) ;

- maintient un niveau élevé d’investissements transfrontaliers dans le numérique.

Autrement dit, sans l’essor de l’IA, la courbe du commerce mondial apparaîtrait sensiblement plus plate.

Un phénomène encore concentré, mais rapidement diffus

Pour l’instant, ce boom se concentre sur un nombre réduit de pays :

- pôles de conception et de logiciels (États-Unis, part croissante d’acteurs en Europe, Israël, certains hubs asiatiques) ;

- géants de la fabrication de semi-conducteurs (Taïwan, Corée du Sud, Japon) ;

- grands marchés de la demande numérique (Amérique du Nord, Europe, Chine, Moyen-Orient).

Mais cette concentration pourrait rapidement se diffuser :

- via l’implantation de nouveaux datacenters IA dans des pays cherchant à se positionner comme hubs digitaux régionaux ;

- par la montée de capacités locales d’assemblage, de packaging avancé et de services cloud IA ;

- à travers les plans nationaux d’IA, qui comportent de plus en plus un volet infrastructure et non plus seulement recherche et cas d’usage.

Risques cachés : dépendances, énergie, fragmentation

Un commerce dopé… mais vulnérable

Cette croissance tirée par l’IA masque cependant plusieurs vulnérabilités :

- Hyper-concentration de la chaîne de valeur : un petit nombre d’usines et de pays concentrent la majorité de la production de puces avancées. Tout incident géopolitique, climatique ou industriel sur ces maillons critiques pourrait perturber des flux représentant une part significative de la croissance commerciale.

- Risque de surcapacité ciblée : la ruée actuelle vers les GPU et datacenters IA pourrait conduire à des cycles de surinvestissement, suivis de phases de correction brutale, comme observé historiquement dans les semi-conducteurs.

- Asymétrie d’accès : la compétition pour l’accès au calcul pourrait accentuer la fracture entre pays capables de financer et attirer ces infrastructures et les autres.

L’angle mort énergétique

Les infrastructures IA ne sont pas seulement un sujet commercial ou industriel, mais aussi énergétique :

- Les datacenters IA de nouvelle génération affichent des consommations électriques équivalentes à celles de villes moyennes.

- Les décisions d’implantation se déplacent vers des zones offrant une électricité abondante, stable et relativement décarbonée, ce qui influence les cartes du commerce de l’énergie et des équipements électriques (transformateurs, refroidissement, réseaux).

Cette dimension ajoute une couche supplémentaire de complexité géoéconomique : l’essor du commerce lié à l’IA s’imbrique étroitement avec les stratégies énergétiques et climatiques des États.

Vers une nouvelle géographie du commerce numérique

L’essor de l’IA comme moteur majeur du commerce mondial suggère une trajectoire claire : le prochain cycle de mondialisation sera largement tiré par les infrastructures numériques avancées, autant que par les biens physiques traditionnels.

Plusieurs tendances devraient s’accentuer au cours des prochaines années :

- une course à la souveraineté d’infrastructure IA, où chaque grande puissance tentera de combiner capacités domestiques et alliances ciblées ;

- un redessin des flux commerciaux autour de corridors IA – reliant pays disposant de capacités de calcul, hubs d’IA appliquée et bassins d’utilisateurs finaux ;

- une montée en puissance des normes et régulations extraterritoriales (sur les semi-conducteurs, les modèles d’IA, les données) comme nouveaux instruments de politique commerciale.

Si l’IA tire déjà un tiers de la croissance du commerce de biens, ce chiffre pourrait encore augmenter à mesure que l’IA s’étend au cœur de tous les secteurs – industrie, santé, transport, finance, services publics. La frontière entre commerce de biens et commerce de services numériques deviendra d’autant plus floue que l’infrastructure matérielle soutenant l’IA sera au centre de cette nouvelle économie.

Dans un monde fragmenté, l’IA n’atténue pas les tensions géopolitiques, mais elle redéfinit les rapports de force. Les États et entreprises qui sauront articuler accès au calcul, maîtrise des chaînes de valeur et ouverture commerciale ciblée pèseront de manière décisive sur la prochaine phase de mondialisation.

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