Inde Corée du Sud Modi rencontre Lee Jae Myung axe défense et commerce
À New Delhi, la poignée de main cache un agenda stratégique beaucoup plus vaste : en quelques heures d’entretien, l’Inde et la Corée du Sud ont esquissé un rapprochement qui touche à la fois à la défense, aux chaînes de valeur des semi-conducteurs et à l’intelligence artificielle. Un signal clair adressé à la fois à Pékin, à Washington… et aux géants de la tech.
Un tête-à-tête à forte teneur géopolitique
La rencontre entre le Premier ministre indien Narendra Modi et le président sud-coréen Lee Jae Myung s’inscrit dans un contexte de recomposition accélérée des alliances économiques et technologiques en Asie.
Au menu des discussions : défense, commerce, investissements, construction navale, semi-conducteurs, intelligence artificielle et technologies émergentes.
Derrière cette liste déjà ambitieuse se cache un enjeu central : sécuriser et repositionner les chaînes de valeur critiques, de la fabrication de puces électroniques aux systèmes de défense en passant par les infrastructures numériques.
Une relation économique déjà solide
La relation Inde–Corée du Sud ne part pas de zéro. Le commerce bilatéral a dépassé les 20 milliards de dollars ces dernières années, avec une cible affichée à 50 milliards de dollars dans la décennie à venir.
Plus de 600 entreprises sud-coréennes sont implantées en Inde, notamment des groupes comme Samsung, Hyundai, Kia ou LG, qui ont fait du marché indien un pilier de leur stratégie asiatique.
Mais jusqu’ici, la relation restait surtout industrielle et manufacturière : automobile, électronique grand public, smartphones, électroménager. L’entretien Modi–Lee marque une bascule assumée vers les couches hautes de la technologie : puces, IA, défense avancée.
Défense : New Delhi cherche des partenaires alternatifs
Une convergence d’intérêts sécuritaires
Sur le volet sécurité, les deux capitales partagent des préoccupations indirectement liées à la montée en puissance de la Chine, aux tensions en mer de Chine et dans l’Indo-Pacifique, ainsi qu’aux risques de perturbation des routes maritimes.
L’Inde, engagée dans une montée en puissance de ses capacités militaires, cherche à :
- diversifier ses fournisseurs d’armes, après des décennies de dépendance partielle à la Russie
- renforcer sa base industrielle de défense domestique via des co-développements et des transferts de technologies
- intégrer davantage des partenaires asiatiques à ses initiatives dans l’Indo-Pacifique
La Corée du Sud, de son côté, est devenue en quelques années l’un des exportateurs d’armements les plus dynamiques au monde, en misant sur des solutions compétitives dans l’artillerie, les blindés, la défense aérienne et navale. Le pays vise régulièrement le top 5 des exportateurs mondiaux de défense.
Vers des co-développements et des plateformes duales
Les discussions ont porté sur la possibilité de :
- renforcer les programmes de co‑production de systèmes militaires en Inde
- intégrer davantage de technologies duales (civiles et militaires), notamment dans les secteurs navals et électroniques
- associer les groupes sud-coréens à des projets de Make in India dans la défense
Dans ce cadre, les technologies numériques – capteurs avancés, logiciels embarqués, systèmes de commandement assistés par IA – deviennent un terrain naturel de coopération.
Cette convergence défense/technologies numériques est un point clé : l’Inde veut monter en gamme, la Corée du Sud veut étendre ses débouchés au-delà de ses partenariats traditionnels en Europe et au Moyen-Orient.
Semi-conducteurs : sécuriser les puces de l’Inde, diversifier les risques pour Séoul
L’Inde, nouvel acteur des chaînes de valeur des puces
L’un des dossiers les plus sensibles de la rencontre concerne les semi-conducteurs, au cœur de toutes les préoccupations industrielles depuis la crise d’approvisionnement liée au Covid-19.
L’Inde affiche clairement son ambition : devenir un maillon incontournable des chaînes de valeur mondiales des puces. New Delhi a déjà lancé des incitations massives, de l’ordre de plusieurs milliards de dollars, pour attirer des usines de fabrication (fabs), des unités d’assemblage et de test, ainsi que des centres de R&D.
La Corée du Sud, qui abrite des géants comme Samsung Electronics et SK Hynix, contrôle une part majeure du marché mondial de la mémoire, et joue un rôle clé dans l’écosystème des puces avancées.
Un partenariat chips pour l’ère post-globalisation
La logique de ce rapprochement technologique est double :
- Pour l’Inde :
- bénéficier de l’expertise sud-coréenne dans la fabrication avancée, le packaging et les matériaux
- attirer des investissements dans des usines locales, peut-être d’abord orientées vers l’assemblage/test avant de viser la gravure avancée
- monter en puissance sur la conception de puces dédiées à l’IA, aux télécoms et aux infrastructures cloud
- Pour la Corée du Sud :
- diversifier les lieux de production pour réduire les risques géopolitiques concentrés en Asie du Nord-Est
- sécuriser l’accès à un marché en forte croissance, l’Inde étant appelée à devenir l’un des plus gros consommateurs de puces pour smartphones, data centers et véhicules connectés
- s’aligner avec les attentes des États-Unis en matière de relocalisation partielle de la production hors de Chine
Cette dynamique s’inscrit dans le mouvement plus large de redéfinition des chaînes d’approvisionnement critiques, où chaque pays cherche à éviter un blocage total en cas de crise régionale.
IA et technologies émergentes : un partenariat d’innovation à bâtir
L’Inde, puissance numérique en quête de montée en gamme
Sur le terrain de l’intelligence artificielle, l’Inde a déjà posé plusieurs jalons :
- un écosystème de start-up IA particulièrement dynamique, notamment dans la fintech, la santé et l’agritech
- un vivier massif de développeurs et d’ingénieurs, l’Inde étant l’un des principaux fournisseurs de talents pour les grandes plateformes mondiales
- des initiatives étatiques autour de l’IA pour la gouvernance, l’inclusion financière ou l’agriculture
Mais le pays reste encore dépendant des technologies étrangères sur plusieurs points critiques : infrastructures cloud à très grande échelle, conception de puces dédiées à l’IA, modèles de fondation géants (foundation models) et outils de conception avancée.
La Corée du Sud, laboratoire de l’IA appliquée
La Corée du Sud, de son côté, s’est positionnée comme un laboratoire d’IA appliquée :
- grands conglomérats intégrant l’IA dans la fabrication, la logistique et les services
- fort investissement dans la 5G/6G, les objets connectés et les villes intelligentes
- acteurs locaux ambitieux dans les modèles de langage, la vision par ordinateur et les assistants numériques
Le dialogue Modi–Lee ouvre la porte à plusieurs axes de coopération structurants :
- R&D conjointe en IA, notamment dans les secteurs où les deux pays sont forts :
- industrie manufacturière (IA pour l’usine, la maintenance prédictive)
- santé (diagnostic assisté, télémédecine)
- mobilité (véhicules connectés, optimisation du trafic, logistique portuaire)
- Partage d’expertise sur l’IA responsable, incluant :
- gouvernance des données
- lutte contre les biais algorithmiques
- régulation des systèmes d’IA à fort impact sociétal
- Développement de plateformes communes pour les PME et start-up, combinant :
- capacité d’innovation logicielle indienne
- solidité industrielle et capital des groupes sud-coréens
Au-delà de la simple coopération bilatérale, un partenariat IA Inde–Corée pourrait aussi servir de contrepoids partiel aux écosystèmes dominés par les États-Unis et la Chine.
Construction navale, infrastructures et tech industrielle
Le rôle de la construction navale et de l’Indo-Pacifique
La construction navale est un autre volet stratégique : la Corée du Sud est l’un des premiers constructeurs de navires au monde, et l’Inde investit massivement dans ses ports, sa marine marchande et sa marine de guerre.
La convergence est claire :
- l’Inde a besoin de navires modernes, de technologies pour ses chantiers navals et d’expertise pour ses projets portuaires
- la Corée du Sud cherche de nouveaux marchés et des partenariats pour construire ou moderniser des flottes commerciales et militaires
Dans ce domaine, l’intelligence artificielle et les technologies émergentes trouvent aussi leurs usages :
optimisation des trajectoires maritimes, maintenance prédictive des navires, systèmes de navigation avancés ou encore gestion intelligente des ports.
Un partenariat structurant pour les technologies industrielles
Au-delà des symboles politiques, la rencontre Modi–Lee s’inscrit dans une logique plus large : ancrer l’Inde dans les grandes chaînes industrielles où la Corée du Sud excelle, tout en ouvrant à Séoul un accès privilégié au marché et aux talents indiens.
Pour les technologies émergentes, cela se traduit par :
- des opportunités de co‑investissements dans des data centers, infrastructures cloud, hubs de R&D
- la possibilité de laboratoires conjoints en IA, robotique, électronique de puissance ou télécoms avancés
- la création d’écosystèmes hybrides où grands groupes sud-coréens et start-up indiennes cohabitent
Une brique de plus dans la reconfiguration techno-géopolitique asiatique
Au-delà des annonces officielles, cette rencontre illustre un mouvement de fond : l’Asie redessine ses propres alliances technologiques, sans se limiter aux grands axes Washington–Tokyo ou Washington–Séoul.
L’Inde veut s’imposer comme troisième pôle dans ce paysage, notamment sur l’IA, les infrastructures numériques et la fabrication électronique. La Corée du Sud, prise entre ses engagements sécuritaires avec les États-Unis et la nécessité de ménager ses relations économiques avec la Chine, cherche des partenaires solides mais moins polarisants.
En misant sur des coopérations concrètes – semi-conducteurs, IA, défense, construction navale – New Delhi et Séoul envoient un message : l’avenir de la technologie se jouera aussi dans les relations Sud–Sud avancées, entre puissances industrielles asiatiques capables d’innover, de produire et de fixer leurs propres standards.
Pour l’écosystème mondial de l’IA, ce rapprochement est à surveiller de près. S’il se traduit en projets tangibles et en investissements massifs, le duo Inde–Corée du Sud pourrait, à moyen terme, contribuer à déplacer une partie du centre de gravité de l’innovation hors des traditionnels hubs nord-américains et chinois, ajoutant une nouvelle dimension à la compétition pour la maîtrise des technologies de demain.