Mark Surman Mozilla dévoile l’avenir du web ouvert des agents IA et de l’Inde
Les agents d’IA arrivent, et avec eux une bataille décisive pour l’avenir du web ouvert. Mark Surman, président de Mozilla, voit dans cette transition non pas une simple évolution technologique, mais un moment-charnière comparable à l’invention du navigateur… avec un risque réel de basculement vers un internet dominé par quelques géants.
De Firefox aux agents d’IA : Mozilla veut peser sur la prochaine phase du web
Depuis plus de vingt ans, Mozilla incarne le contre-pouvoir des grandes plateformes, avec Firefox comme principal porte-étendard d’un web ouvert, interopérable et centré sur l’utilisateur. L’irruption de l’IA générative et des AI agents rebat toutefois les cartes : l’interface du web se déplace progressivement du navigateur vers des assistants intelligents capables de naviguer, rechercher, décider et agir pour l’utilisateur.
Pour Mark Surman, cette mutation pose une question simple et brutale :
qui contrôlera ces agents – et donc l’accès au web – dans cinq ans ?
Dans son échange avec MediaNama, le président de Mozilla dessine les contours d’une stratégie articulée autour de trois piliers :
- une “mémoire portable et privée” pour les utilisateurs
- l’interopérabilité entre agents, services et plateformes
- des modèles économiques soutenables, au-delà de la publicité ultra-ciblée
Avec, en toile de fond, un terrain d’affrontement stratégique : l’Inde, laboratoire à grande échelle de l’infrastructure numérique publique.
La “mémoire portable” : redonner à l’utilisateur la maîtrise de ses données
De la donnée capturée à la donnée contrôlée
Surman insiste sur un concept central : la “portable private memory”, une sorte de mémoire personnelle d’IA contrôlée par l’utilisateur, et non par une plateforme.
Aujourd’hui, les grands modèles et assistants (ChatGPT, Gemini, Copilot…) tendent à fonctionner comme des boîtes noires de données :
l’utilisateur confie son historique, ses préférences, ses documents, mais ces informations restent enfermées dans l’écosystème du fournisseur.
L’ambition de Mozilla est à l’opposé :
- une mémoire personnelle, qui agrège les interactions, les habitudes, les contenus de l’utilisateur
- portable, capable de suivre l’utilisateur d’un service à l’autre, d’un agent à l’autre
- privée, avec un contrôle fin sur ce qui est partagé, avec qui, et à quelles conditions
En creux, c’est un modèle économique qui est remis en cause : celui où la donnée personnelle alimente gratuitement des services propriétaires, verrouillant l’utilisateur dans un silo.
Un enjeu de pouvoir dans l’ère des agents
Dans un web dominé par les AI agents, celui qui contrôle la mémoire contrôle :
- le contexte (ce que l’agent sait de l’utilisateur)
- les recommandations (ce qu’il propose, filtre, priorise)
- la monétisation (publicité, commissions, ventes de services)
En proposant une mémoire portable, Mozilla cherche à recréer, dans l’ère de l’IA, l’équivalent de ce que fut l’interopérabilité des navigateurs avec le web :
un socle commun qui empêche l’appropriation unilatérale de l’expérience utilisateur par une poignée d’acteurs.
Interopérabilité : éviter des “super-apps d’IA” fermées
Le spectre de nouveaux jardins clos
Surman met en garde contre la tentation de bâtir des “super-apps d’IA” fermées :
un agent unique, fourni par une grande plateforme, au centre de toutes les tâches quotidiennes (acheter, réserver, travailler, se divertir), relié à un écosystème de services captifs.
Les ingrédients sont déjà en place :
- des assistants intégrés aux systèmes d’exploitation (Windows, Android, iOS)
- des intégrations profondes avec productivité, commerce, divertissement
- des API fermées ou onéreuses pour les acteurs tiers
Sans interopérabilité, chaque agent risque de devenir un point de passage obligé vers l’internet, reléguant les sites et services web au rang de simples fournisseurs “branchés derrière” une interface contrôlée par d’autres.
Des agents qui se parlent… et peuvent être remplacés
La vision défendue par Mozilla repose sur plusieurs exigences structurelles :
- des standards ouverts pour que différents agents puissent communiquer entre eux
- des protocoles d’accès aux services (paiement, réservation, contenus) qui ne soient pas captifs
- la possibilité pour l’utilisateur de changer d’agent sans perdre sa mémoire personnelle, ni tout reconfigurer
Autrement dit :
passer d’un modèle d’“écosystèmes captifs” à un modèle “d’agents interchangeables”, où l’utilisateur garde la main sur ses données, ses préférences et l’architecture de ses outils.
Mozilla n’en est pas à sa première bataille sur ce terrain. Le combat pour les standards du web (HTML, CSS, HTTP) se prolonge ici dans une nouvelle couche : celle des protocoles d’IA et des formats de mémoire personnelle.
Modèles économiques : sortir de l’impasse de la pub ciblée
Un écosystème de l’IA financé par la rente des données
La plupart des grands acteurs de l’IA s’inscrivent dans un paysage économique dominé par :
- la publicité ciblée (Google, Meta)
- la vente de services cloud liés aux modèles (Microsoft, Amazon)
- l’abonnement premium, souvent adossé à de gigantesques levées de fonds (OpenAI a levé plus de 11 milliards de dollars à ce jour, essentiellement via Microsoft)
Mark Surman rappelle qu’un web réellement ouvert ne peut pas dépendre uniquement d’un modèle d’extraction de données. Surtout si les AI agents deviennent le point d’entrée principal : la tentation sera forte d’y concentrer la collecte, la mesure et le ciblage publicitaire.
Vers des modèles hybrides et plus sobres
Mozilla explore, depuis plusieurs années, d’autres voies :
- abonnements (VPN, services de protection de la vie privée)
- modèles freemium centrés sur le respect des données (Pocket, Firefox Relay)
- partenariats avec des organisations publiques ou philanthropiques pour des projets d’IA digne de confiance (trustworthy AI)
Appliqué aux agents d’IA, cela pourrait se traduire par :
- des agents payants, mais indépendants de la publicité
- des services financés en partie par des fonds publics ou parapublics lorsque l’enjeu est d’intérêt général (information, éducation, services civiques)
- des outils open source que des acteurs locaux peuvent adapter, déployer, auditer
L’objectif : prouver qu’un écosystème d’agents ouverts et respectueux de la vie privée peut être économiquement viable, sans être adossé à un monopole publicitaire ou à une rente de plateforme.
L’Inde, champ de bataille clé pour le web ouvert de l’ère IA
Un terrain unique : grande échelle et infrastructures publiques
Si Mark Surman insiste tant sur l’Inde, ce n’est pas uniquement pour son potentiel de marché. Avec plus de 800 millions d’internautes, une fracture numérique encore marquée et une tradition de “digital public infrastructure” (UPI pour les paiements, Aadhaar pour l’identité, ONDC pour le commerce), l’Inde devient un laboratoire mondial.
Des initiatives comme ONDC (Open Network for Digital Commerce) cherchent déjà à dé-plateformiser le commerce en ligne, en imposant des standards ouverts qui empêchent un acteur unique de tout contrôler.
Surman y voit un terrain naturel pour tester des :
- agents d’IA capables de se connecter à des réseaux ouverts plutôt qu’à une seule place de marché
- mémoires portables interopérables avec des services publics et privés
- politiques de gouvernance des données centrées sur le citoyen, plutôt que sur la plateforme
Stratégie Mozilla : présence locale et alliances
L’intérêt de Mozilla pour l’Inde dépasse la simple dimension politique. La stratégie évoquée par Surman combine :
- un ancrage local fort (équipes techniques, partenariats universitaires, collaborations avec des communautés open source indiennes)
- un travail de plaidoyer auprès des régulateurs et décideurs publics, dans un contexte où l’Inde élabore ses propres cadres autour de l’IA, des données et de la concurrence
- une volonté de tester, en conditions réelles, des agents ouverts multilingues, capables de fonctionner dans des contextes de connectivité et de ressources très variés
Au passage, l’Inde devient un contrepoint aux approches dominantes US et chinoises :
un troisième pôle potentiel pour expérimenter un modèle d’IA compatible avec un internet ouvert et pluraliste.
Un moment charnière pour le web : agents captifs ou agents ouverts ?
L’analyse de Mark Surman met en lumière une tension structurante des prochaines années :
l’IA ne fera pas disparaître le web, mais redéfinira la manière d’y accéder et d’y participer.
Trois scénarios se dessinent :
1. Un futur d’agents captifs
Quelques grandes plateformes contrôlent l’essentiel des agents, de la mémoire utilisateur et des connexions aux services. Le web reste techniquement ouvert, mais devient pratiquement invisible, derrière des interfaces fermées.
2. Un archipel fragmenté d’agents incompatibles
Chaque acteur développe son propre écosystème, avec une interopérabilité minimale. Les utilisateurs jonglent entre des assistants et des comptes multiples, sans réelle portabilité de leur mémoire.
3. Un écosystème d’agents ouverts et interopérables
La mémoire personnelle est portable, des standards émergent, les régulateurs soutiennent l’ouverture, et des acteurs comme Mozilla proposent des alternatives crédibles aux géants de la tech.
L’issue dépendra autant de choix politiques et économiques que de prouesses techniques. Entre l’UE qui pose des garde-fous (AI Act), les États-Unis dominés par les plateformes et une Inde en quête de souveraineté numérique, l’équilibre est loin d’être trouvé.
Pour Mozilla, l’enjeu est clair :
si le navigateur fut l’instrument de démocratisation du web dans les années 2000, l’agent d’IA pourrait en devenir l’équivalent dans les années 2030. Reste à savoir si cet agent sera un intermédiaire loyal au service de l’utilisateur, ou le guichet unique d’un internet sous contrôle. L’issue se jouera dans les choix faits aujourd’hui, des architectures techniques aux infrastructures publiques, de l’Inde au reste du monde.